Le « jardin fertile » de Montrouge en terrain miné

Les allées Jean-Jaurès, espace vert inauguré le 6 juillet 2019 dans la commune de Montrouge (JULIEN NGUYEN DANG)

Sur la pelouse des allées Jean-Jaurès rendue humide par des pluies dominicales passagères, une paire de bottes d’un rose éclatant s’avance. Une petite fille vêtue d’un ciré jaune, capuche sur la tête, se penche et met les mains dans la terre molle sous le regard amusé de son père. Adrien se tient debout, une main appuyée sur la poignée de la poussette, quand Marie-Catherine Arrighi s’avance vers lui. « Bonjour Monsieur, savez-vous que le terrain est pollué ? Il ne faut pas que la petite mette ses mains dans la terre ». Stupeur. Montrougien depuis deux ans, ce père trentenaire savait « qu’il y avait des industries » sur cet espace inauguré le 6 juillet 2019, mais pas que le sol était potentiellement souillé, comme le martèle Marie-Catherine, représentante du Collectif de protection de l’environnement et du patrimoine de Montrouge (Capaj) qui compte « une vingtaine de membres actifs ». Potentiellement souillé, car dans cette histoire, les versions s’affrontent.

La « fertilité » du nouveau jardin en question

Présentation du “jardin fertile” des allées Jean-Jaurès dans le Montrouge Mag n° 130 de septembre-octobre 2018. (VILLE DE MONTROUGE)

C’est en septembre 2018 que le magazine municipal présente aux Montrougiens le projet de fin de mandat d’Etienne Langereau, maire (UDI) de la commune. Sur l’emplacement d’une friche industrielle appartenant au Crédit agricole et à laquelle fait face son siège social, un nouvel espace vert doit voir le jour l’année suivante. « Avec les allées Jean Jaurès, l’idée est de créer un nouveau poumon vert à Montrouge » à cinq minutes à pied de l’hôtel de ville, explique alors le maire. Un projet dont le point d’orgue consiste en un « jardin fertile » agrémenté de potagers partagés, d’aires de jeux ou encore d’une promenade arborée. A l’époque, le Capaj se constitue pour « sauver les platanes de l’avenue Jean-Jaurès » menacés d’abattement par le projet, raconte, dépitée, Marie-Ange Faure, l’une des fondatrices du collectif. Avant qu’un autre aspect du jardin ne les mobilise lui aussi.

Présentation des allées Jean-Jaurès par la municipalité pour l’inauguration des allées Jean-Jaurès du 6 juillet 2019 (VILLE DE MONTROUGE / YOUTUBE)

Lors du conseil municipal du 11 avril 2019, l’élu d’opposition socialiste Joaquim Timotéo met au grand jour une des données du projet. Deux ans auparavant, le Crédit agricole avait informé la municipalité de la pollution du terrain. Stupeur. Le Capaj, ainsi que le Collectif des Montrougiens en colère contre les nouveaux tarifs de stationnement (Comecs) présidé par Thomas Cruse, tentent d’en savoir plus. « Mais c’était très difficile d’obtenir les documents », soulève Marie-Ange Faure. Sur la Base de données publique des anciens sites industriels et activités de services (Basias), le collectif apprend alors qu’à partir de 1916 et pendant près d’un siècle, la friche a accueilli près de 24 sites d’activités industrielles lourdes ayant appartenu à Areva ou encore à Schlumberger : fonderie, dépôts de liquides inflammables, transformateur, traitement et revêtement des métaux…

Les conclusions du diagnostic de pollution des sols et de l’évaluation quantitative des risques sanitaires (EQRS) commandés par le Crédit agricole à la société AntéaGroup (VILLE DE MONTROUGE)

Et ce sont précisément ces activités qui seraient pour partie la source d’une pollution des sols. Comme le révèle l’étude commandée par le Crédit agricole en 2017 et obtenue deux ans plus tard par le Capaj auprès de la préfecture, les substances découvertes dans les entrailles de la friche s’additionnent, entre hydrocarbures, chloroforme ou encore benzène pour ne citer qu’eux. Ingérées, respirées dans l’air ou à partir de poussières, ces substances peuvent nuire à la santé humaine. Mais pour la société d’ingénierie environnementale AntéaGroup, auteure des analyses et composée de 3200 collaborateurs, les dix sondages effectués ne font état d’aucun dépassement des seuils de référence, aussi bien pour les effets toxiques que cancérigènes. Un résultat que conteste Thomas Cruse, président du Comecs, qui souligne que l’exposition moyenne estimée pour un individu a été fixée à « une heure par jour » chaque jour de l’année. « Mais quand ma fille s’y trouve, c’est minimum trois heures avec les nounous ! », s’interroge le père de 3 enfants. Contacté, la société AntéaGroup n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

« Absence d’arbre fruitier ou de potager », « absence d’utilisation des eaux de la nappe ». Ces recommandations émises dans l’évaluation des risques n’auraient été que partiellement appliquées par la municipalité, à en croire le Capaj, qui accuse la mairie de « dissimuler la réalité aux Montrougiens ». Car le potager a été maintenu, certes dans des bacs posés sur une chape de béton, mais qui « n’empêchent pas une pollution volatile » provoquée par la pelouse attenante, avance Marie-Catherine Arrighi, à la tête de la liste indépendante « Pour Montrouge » lors de la dernière élection municipale et dont aucun représentant n’a a été élu.

Les bacs du jardin potager des allées Jean-Jaurès fermé jusqu’à nouvel ordre en raison de l’épidémie de coronavirus (JULIEN NGUYEN DANG)

Quant à la nappe phréatique, pour laquelle l’enquête avait identifié une « sensibilité très élevée » au risque de « remontée », ce sont les multiples flaques d’eau présentes sur le sol de la pelouse humide que Marie-Ange et Marie-Catherine pointent du doigt, les pensant polluées. Le rapport d’AntéaGroup, lui, établit que la nappe se trouve en temps normal entre 18 et 19 mètres de profondeur.

Marie-Catherine Arrighi du Capaj montre une flaque d’eau attribuée à une remontée de la nappe phréatique potentiellement polluante au sein des allées Jean-Jaurès. (JULIEN NGUYEN DANG)

Le terrain est-il réellement dangereux ?

Face à cette pollution, certes jugée insuffisamment nocive pour mettre à mal le projet, Etienne Langereau avait indiqué lors du conseil municipal du 11 avril 2019 qu’une dépollution allait être conduite pour la somme de 700 000 euros afin de « nettoyer, viabiliser et dépolluer le terrain. » Contacté, le Crédit agricole confirme ces propos : « On a décapé le site, on a fait des travaux pour garantir l’imperméabilité entre le jardin et les bâtiments alentours. Une couche végétale a également été mise en place sur la parcelle et il n’y a pas eu d’utilisation de la nappe phréatique. » Aucun arbre fruitier n’a été planté « par principe de précaution », ajoute l’ancienne « Banque verte » qui conteste la dangerosité que poseraient selon le Capaj les bacs remplaçant le potager prévu en pleine terre.

Au sein des allées Jean-Jaurès, les Montrougiens croisés ne semblent d’ailleurs pas au courant d’une quelconque controverse autour d’une pollution des sols. « Je savais que [l’entreprise d’équipements pétroliers] Schlumberger se trouvait là, mais je ne savais pas que le terrain avait été pollué », admet Amine Harichane, Montrougien depuis plus de 30 ans, qui se rend là « tous les jours » avec sa conjointe Héloïse promener son petit spitz poméranien, Daisy. Même constat pour Adrien Sibille, père de deux filles de 2 et 4 ans se poursuivant sans fin sous le kiosque déménagé du parvis de la mairie pour les allées Jean-Jaurès : « Je ne savais absolument pas que le terrain avait été pollué. On vient un petit peu chaque week-end depuis que les infrastructures ont été ouvertes », raconte celui qui habite Montrouge depuis quatre ans.

Qui a donc raison ? Ni le Crédit agricole ni les deux collectifs de riverains n’ont réalisé de seconde expertise. « Trop coûteux », regrette Marie-Catherine Arrighi du Capaj. Le Crédit agricole affirme de son côté avoir dépollué le terrain avec succès. « A partir du moment où l’on a tout changé [en surface], il n’y a pas de question », soutient la banque. Marie-Catherine compte sur la « rentrée du collectif pour réfléchir à la création d’une association » afin de se donner « plus de moyens » et d’informer les Montrougiens. Contactés, ni la mairie de Montrouge, ni les élus d’opposition de gauche Joaquim Timotéo et Aurélien Saintoul n’ont répondu à nos demandes d’interview.

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Entre l’École de journalisme de Sciences Po et la rédaction web de franceinfo #vraioufake

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Julien Nguyen Dang

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